Le mystère du loup au violoncelle – Entretien avec Christophe Goupil
Le mystère du loup au violoncelle – Entretien avec Christophe Goupil
Si vous jouez du violoncelle depuis quelque temps, vous avez peut-être déjà fait sa connaissance.
Vous jouez tranquillement, tout se passe bien… puis vous arrivez autour du fa ou du fa dièse et soudain, votre instrument semble ne plus vouloir vous obéir.
Le son se met à vibrer étrangement, il devient instable, parfois presque étouffé. L’archet peut donner l’impression de sautiller et la note semble littéralement se dérober sous vos doigts.
Bienvenue dans le monde mystérieux du loup au violoncelle.
Mais qu’est-ce que ce phénomène exactement ? Pourquoi apparaît-il si souvent autour du fa dièse ? Pourquoi certains violoncelles y sont-ils particulièrement sensibles ? Et surtout, comment peut-on l’atténuer sans sacrifier la qualité sonore de son instrument ?
Pour répondre à ces questions, j’ai invité Christophe Goupil, professeur d’université et physicien, passionné par le son et l’acoustique.
Et vous allez voir que derrière ce phénomène parfois très agaçant pour les violoncellistes se cache en réalité une mécanique acoustique fascinante.
Comment naît le son d’un violoncelle ?
Pour comprendre le loup, il faut d’abord revenir à quelque chose d’essentiel : comment notre violoncelle produit-il du son ?
Lorsque nous jouons, l’archet met la corde en vibration. Mais cette vibration seule ne suffit pas à produire tout le son que nous entendons.
Christophe Goupil propose une image particulièrement intéressante : jouer d’un instrument, c’est la rencontre de deux corps physiques, celui du musicien et celui de l’instrument.
Le frottement de la mèche et de la colophane sur la corde produit d’abord une vibration extrêmement riche. L’instrument va ensuite la transformer, la filtrer et faire apparaître les différentes composantes du son.
C’est aussi ce qui explique pourquoi produire un beau son au violoncelle demande autant de travail.
Avec le temps, notre corps développe une véritable intelligence du geste. Nos doigts, notre bras et notre archet effectuent en permanence de minuscules corrections pour obtenir le timbre que nous recherchons.
Un son est avant tout une vibration
Physiquement, un son est une vibration qui se propage dans l’air jusqu’à notre oreille.
Mais notre perception du son ne passe pas uniquement par l’ouïe.
Les fréquences graves peuvent également être ressenties physiquement dans notre corps, notamment par conduction osseuse.
C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles les instruments graves comme le violoncelle nous procurent une sensation si particulière.
Nous n’écoutons pas seulement le violoncelle.
Nous le ressentons.
Les fréquences graves peuvent littéralement mettre une partie de notre corps en vibration, ce qui contribue probablement à cette impression de profondeur et de proximité physique que beaucoup d’entre nous ressentent face au son du violoncelle.
La table du violoncelle : une membrane qui rayonne le son
Regardons maintenant notre instrument.
Lorsque nous jouons, la table du violoncelle se met à vibrer.
Ces mouvements sont invisibles à l’œil nu.
Pourtant, cette vibration existe bel et bien : si vous posez délicatement vos doigts sur la table pendant qu’une note est jouée, vous pouvez la sentir sous vos doigts.
La table du violoncelle joue ainsi un rôle essentiel dans la production du son. Mise en vibration par les cordes, par l’intermédiaire du chevalet, elle transmet cette vibration à l’air qui l’entoure. C’est ce qui permet au son de se diffuser dans la pièce.
Mais la table ne vibre pas seule : elle ferme une caisse qui contient tout un volume d’air. Cet air peut lui aussi entrer en vibration et résonner à certaines fréquences bien précises.
Et c’est justement l’une de ces résonances qui va nous permettre de comprendre d’où vient le fameux loup du violoncelle.
Le violoncelle fonctionne aussi comme un résonateur
Pour comprendre ce qui se passe, Christophe Goupil utilise une expérience très simple.
Prenez une bouteille vide et soufflez au-dessus du goulot.
Une note apparaît.
Le volume d’air contenu dans la bouteille entre en résonance. C’est ce que l’on appelle un résonateur de Helmholtz.
Le phénomène est comparable dans le violoncelle.
Vous pouvez même tenter une expérience : prenez votre instrument dans vos mains et chantez face à lui en faisant progressivement monter ou descendre la hauteur de votre voix.
Aux alentours du fa dièse, vous pourrez parfois sentir le violoncelle se mettre à frémir davantage.
Vous venez de mettre en résonance le volume d’air contenu dans votre instrument.
Et vous venez, en quelque sorte, de réveiller le loup.
Alors, qu’est-ce que le loup au violoncelle ?
Le loup correspond à un phénomène de résonance particulièrement important autour d’une fréquence propre de l’instrument.
Sur le violoncelle, il apparaît très souvent autour du fa ou du fa dièse, aux environs de 175 Hz, même si sa position exacte varie d’un instrument à l’autre.
Lorsque nous jouons une note proche de cette fréquence, nous excitons fortement certains modes de vibration de l’instrument.
Une partie de l’énergie que nous transmettons normalement à la corde et au violoncelle se retrouve alors absorbée par ce phénomène de résonance.
C’est comme si, tout à coup, l’instrument « pompait » l’énergie que nous lui donnons.
La relation habituelle entre l’archet, la corde et l’instrument se trouve perturbée.
Il se produit alors une oscillation mécanique beaucoup plus lente, de l’ordre de quelques hertz, qui donne cette sensation caractéristique d’instabilité.
Pour le violoncelliste, le résultat est immédiatement reconnaissable : le son semble trembler, se dérober ou être étouffé. L’archet peut devenir difficile à contrôler et la note manque de stabilité.
C’est ce fameux hurlement qui aurait donné son nom au phénomène.
Pourquoi le loup apparaît-il souvent autour du fa dièse ?
Sur le violoncelle, le loup se situe généralement autour du fa ou du fa dièse, soit aux environs de 175 Hz, même si cette fréquence peut varier légèrement d’un instrument à l’autre.
La raison est avant tout physique : le volume d’air contenu à l’intérieur du violoncelle possède ses propres fréquences de résonance. Lorsque nous jouons une note située autour de cette zone sensible, nous excitons particulièrement l’un des modes de vibration de l’instrument : le loup devient alors perceptible.
Cette fréquence est principalement liée aux caractéristiques propres du violoncelle et ne se déplace donc pas simplement avec l’accordage des cordes. Si vous accordez votre instrument plus haut ou plus bas, sa caisse conserve en effet le même volume et la même géométrie.
En revanche, certaines contraintes exercées sur l’instrument — notamment la tension des cordes ou la manière dont nous le maintenons entre les jambes — peuvent légèrement modifier son comportement. Le loup peut alors devenir plus ou moins marqué, sans pour autant véritablement disparaître.
Un gros loup signifie-t-il que votre violoncelle est mauvais ?
C’est probablement l’une des idées les plus importantes à retenir.
Non.
La présence d’un loup important n’est pas nécessairement le signe d’un mauvais violoncelle.
Christophe Goupil le résume avec une formule que j’aime beaucoup :
« Le loup a bon goût. »
Les instruments capables de vibrer et de rayonner efficacement peuvent justement être particulièrement sensibles à ce phénomène.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les excellents violoncelles possèdent un loup énorme, ni qu’un instrument médiocre ne peut pas en avoir.
Mais il ne faut surtout pas conclure :
« Mon violoncelle a un loup, donc mon violoncelle est mauvais. »
Bien au contraire, ce phénomène est intimement lié aux qualités vibratoires que nous recherchons justement dans un instrument.
Le rôle essentiel du chevalet
Dans toute cette histoire, il existe un acteur que nous oublions souvent : le chevalet.
Lorsque l’archet met la corde en mouvement, l’énergie doit ensuite parvenir jusqu’à la table du violoncelle.
Or une corde et une grande table en bois ne se comportent évidemment pas de la même manière.
Le chevalet assure cette transmission.
En physique, on peut parler d’une adaptation d’impédance : il permet de transmettre efficacement l’énergie vibratoire de la corde vers la table, puis finalement vers l’air.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la forme, la qualité et le réglage du chevalet ont une telle importance dans le comportement acoustique d’un violoncelle.
Cela peut également contribuer à expliquer pourquoi le loup ne se manifeste pas exactement de la même manière selon la corde sur laquelle nous jouons.
Peut-on supprimer complètement le loup ?
En théorie, il existe une solution radicale.
Imaginez que vous remplissiez votre violoncelle de coton.
Vous amortiriez considérablement les résonances internes et le loup disparaîtrait probablement.
Le problème ?
Le son de votre violoncelle disparaîtrait avec lui !
Cette image permet de comprendre toute la difficulté.
Nous ne voulons pas empêcher notre instrument de vibrer. Au contraire : nous avons choisi notre violoncelle précisément parce que nous aimons sa capacité à vibrer, à résonner et à produire un son riche.
L’objectif n’est donc pas véritablement de supprimer toute résonance.
Il s’agit plutôt de calmer très précisément celle qui devient problématique.
C’est le rôle de l’antirouleur.
Première solution : l’antirouleur placé sur la corde
C’est probablement le système que vous connaissez le mieux.
Un petit dispositif métallique est placé sur la partie de corde située entre le chevalet et le cordier, donc sur une portion de corde que nous ne jouons pas directement.
Son objectif est de créer un système vibratoire capable de s’opposer au phénomène du loup.
Il agit sur une plage de fréquences très précise.
Mais tout est affaire de compromis.
Si l’antirouleur agit sur une plage trop étroite, il risque de ne pas attraper complètement le loup.
S’il agit sur une plage trop large, il risque d’absorber également des fréquences que nous voulons conserver et donc d’appauvrir le son du violoncelle.
C’est pourquoi le réglage peut être très subtil.
Lorsque vous installez ce type d’antirouleur, son emplacement est essentiel.
Il faut parfois le déplacer de seulement quelques millimètres pour constater une différence importante.
On joue le fa ou le fa dièse problématique, on déplace légèrement l’antirouleur, puis on recommence.
Petit à petit, on recherche le meilleur compromis :
réduire suffisamment le loup sans étouffer le reste de l’instrument.
C’est aussi pourquoi copier exactement la position de l’antirouleur d’un autre violoncelliste n’a pas forcément beaucoup de sens.
Chaque instrument possède son propre comportement acoustique.
Deuxième solution : agir directement sur la table
Cette fois, on ne cherche plus seulement à agir sur une fréquence via la corde : on intervient directement sur une zone particulière de vibration de la table.
Lorsqu’une plaque vibre, toute sa surface ne bouge pas de la même manière.
Certaines zones restent relativement immobiles : ce sont les nœuds.
D’autres vibrent fortement : ce sont les ventres.
On peut visualiser ces phénomènes grâce aux célèbres figures de Chladni, obtenues en déposant par exemple du sable sur une plaque en vibration.
Pour lutter contre le loup, certains dispositifs utilisent donc une petite masse maintenue sur la table, parfois grâce à un aimant placé à l’intérieur du violoncelle.
Le système vient perturber précisément la zone qui vibre fortement à la fréquence problématique.
Ces dispositifs peuvent être très efficaces, mais ils demandent aussi davantage de précautions.
L’installation d’un système comportant un aimant à l’intérieur du violoncelle n’est pas forcément anodine.
J’en ai moi-même fait l’expérience : lors d’une manipulation, une partie du système est tombée à l’intérieur de mon violoncelle et l’aimant s’est retrouvé collé à ma pique. Il a ensuite été particulièrement difficile à récupérer et la manipulation a également laissé une marque sur le vernis.
Ce type de système peut donc être performant, mais mieux vaut être très prudent lors de son installation et, en cas de doute, demander conseil à son luthier.
Faut-il choisir l’antirouleur le plus puissant ?
Pas forcément.
Un système extrêmement efficace pour éliminer le loup peut également supprimer une partie de ce que nous aimons dans notre instrument.
Car l’antirouleur ne crée pas du son. Il retire ou contrôle de l’énergie vibratoire.
Toute la difficulté consiste donc à trouver le meilleur équilibre entre efficacité et liberté sonore.
Un loup parfaitement éliminé mais un violoncelle devenu terne n’est pas forcément une victoire.
À l’inverse, conserver un tout petit peu d’instabilité sur une note peut parfois être acceptable si l’instrument garde toute sa richesse sur l’ensemble du registre.
Finalement, il faut apprendre à cohabiter avec le loup
C’est sans doute ce que je retiens le plus de cette discussion.
Lorsque nous rencontrons le loup pour la première fois, nous pouvons avoir l’impression que quelque chose ne va pas : avec notre corde, notre archet, notre technique ou même notre violoncelle.
Mais le loup n’est pas nécessairement un défaut que l’on pourrait simplement faire disparaître.
Il est la conséquence d’un instrument vivant, vibrant, extrêmement complexe.
Nous pouvons chercher à le contrôler, à le déplacer légèrement, à l’atténuer grâce à un antirouleur et au travail du luthier.
Mais nous devons aussi accepter qu’un instrument acoustique soit constitué de compromis.
Et finalement, comme le résume joliment Christophe Goupil, si nous voulons un violoncelle capable de vibrer magnifiquement, nous devons parfois accepter de vivre à proximité du loup.
Liens
► Entreprise de Christophe Goupil : http://www.siopi.audio/
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A très vite,
Jeanne
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